Enjeux

Les enjeux peuvent s’articuler autour de deux axes : les vœux, l’anthropologie.

1 – Les enjeux sont relatifs aux trois vœux que nous prononçons : obéissance, chasteté et pauvreté.

On les appelle conseils évangéliques car ils sont le moyen et le chemin approprié pour imiter le Christ et lui ressembler en tous points. Il n’est pas d’autre objectif que celui-là dans la formation : d’épouser l’être même du Christ.

a - Obéissance

Le vœu d’obéissance est un vœu piégé, a fortiori en Afrique quand le supérieur est un Européen, compte tenu de l’héritage historique. Cela, tant du côté du formé que du côté du formateur. Il est très important que nos jeunes comprennent qu’ils obéissent à partir d’un désir de se donner librement à Dieu le Père, de se livrer généreusement à sa volonté dans l’amour, comme le Christ. C’est pourquoi, on doit veiller à ce qu’aucun esprit de domination, de soumission ou de révolte ne s’immisce dans nos rapports entre formateurs et formés. L’obéissance serait un échec s’il en était ainsi.
Pour l’éviter concrètement, on développe l’esprit de service mutuel. Dans notre communauté, les tâches de la vie commune tournent en permanence, de la cuisine au nettoyage quel que soit notre rang, notre charge, notre statut. Un jeune ne peut pas obéir sainement s’il ne sent pas que ses supérieurs lui lavent les pieds par la participation aux différents offices de la vie commune et une entière disponibilité. Cet esprit de dévouement des supérieurs est indispensable pour libérer la vie filiale, une authentique obéissance.

Dans le même sens, les réunions de communauté sont un lieu de parole qui permet aux jeunes en formation d’être de véritables acteurs de la vie religieuse. L’obéissance n’est pas une attitude passive à l’égard de ceux qui dirigent, dans une sorte d’atonie de la personnalité, mais une disposition à renoncer à soi-même quand le bien commun l’exige, tout comme le bien personnel. Les supérieurs sont là pour aider à discerner quel est ce bien, afin de l’embrasser généreusement. L’obéissance qui est une capacité à changer sa volonté à tout moment, se déploie chez le jeune en formation dans un climat d’offrande active de soi-même, de partage de toutes les richesses et qualités personnelles pour le bien de tous, dans un véritable esprit d’initiative.

b – Chasteté

Depuis que nous sommes arrivés en 2002 nous avons eu des jeunes qui sont passés chez nous et qui n’ont pas persévéré : essentiellement pour des questions affectives. En Afrique, vivre ensemble, en bonne entente, est une chose primordiale, mais le problème, c’est qu’il faut souvent toujours être d’accord. Ce sera chez le jeune une difficulté à supporter qu’un frère le croise dans les couloirs sans lui faire de sourire. Ce qui traduit une inquiétude quant à la sympathie qu’on suscite, un besoin d’être rassuré sur notre capacité à plaire, à être admiré. Ce peut-être une propension à vivre les refus et les exigences contrariantes des supérieurs ou des frères, comme l’indice d’une rupture relationnelle.

Si bien que l’enjeu de la formation sera d’apprendre à nos jeunes, par le vœu de chasteté, à ne pas dépendre de ceux qui les entourent, à assumer cette part de solitude qui provient du respect de l’autre et de sa différence. Ceux qui nous entourent doivent avoir le droit de ne pas être en phase avec nous, d’avoir leurs humeurs, de ne pas être d’accord, sans que l’on coupe, sans que l’on se fâche avec eux automatiquement, sans qu’on les considère comme des ennemis potentiels. Rien n’est plus contre indiqué pour la croissance affective que les positionnements fusionnels, c’est-à-dire la réduction de soi à l’autre et réciproquement.

Si la possessivité et la captation s’opposent à l’esprit de chasteté, l’indifférence également. En effet, la tentation peut être grande, sous prétexte de détachement, de mise à distance de l’autre, de verser dans une forme d’indépendance affective. Les frères doivent être reliés les uns aux autres et se chérir réellement. Ils doivent se sentir concernés par ce que vivent les uns et les autres, se porter mutuellement dans la prière, avoir le goût de se rendre service. En somme, exceller dans l’art de se faire tout à tous, mais sans discrimination, sans exclusivisme, afin de ne pas tomber dans la tentation fusionnelle.

Seule la donation totale au Christ, l’expérience d’intimité amoureuse avec le Christ peut permettre de trouver cet équilibre affectif. L’élection du Christ mis à la première place est la condition sine qua non pour avoir des relations chastes. C’est en subordonnant l’amour des créatures à l’amour du Christ que toute fusion est évitée. C’est en suivant l’appel du Christ qui envoie auprès du prochain que toute indifférence est écartée. Le célibat n’est donc pas un isolement, un égoïste repli sur soi-même. Dans la mesure où il consacre tout entier à la personne du Christ, il ouvre des espaces de disponibilité aux autres, au mystère même du Christ qui est don.

La chasteté est en somme une disposition à l’équilibre dans les relations, c’est-à-dire ni trop près ni trop éloignés. Il découle de cet équilibre une aptitude à la circonspection qui ne se mêle pas des affaires d’autrui en empiétant sur sa vie personnelle, ni ne s’en désintéresse en s’en moquant. La circonspection est un fruit de la chasteté qui permet de parler et de savoir se taire quand il faut, à bon escient. Rien n’est plus aimable dans une communauté que cette vertu. Elle est source de paix et de bonnes ententes entre les frères. Elle construit la charité. C’est un enjeu important dans la formation d’apprendre à nos jeunes à s’abstenir, surtout quand ils se retrouvent entre eux, des commentaires surérogatoires, sur leur communauté, leurs formateurs, leurs collègues... Lorsqu’ils ont quelque chose à dire, qui nécessite en conscience d’être signalé, c’est à leur formateur qu’ils doivent le faire ou bien à leur supérieur majeur quand ce dernier est concerné. Une langue non maîtrisée est une source de maux et un poison qui agit sur le court et le long terme.

c - Pauvreté

Et enfin, le vœu de pauvreté. En Afrique, ce vœu est un peu spécial. Il ne consiste pas tant à ne rien avoir, mais plutôt à se dépouiller de tout en faveur des autres. Nous allons construire un couvent de 2000 m2 avec un étage, monter une station de filtration équipée d’une éolienne. Tout cela coûte beaucoup d’argent. Les villageois qui sont autour de nous n’en sont pas gênés, s’ils sentent que c’est au bénéfice de leur mode de vie, s’ils perçoivent que notre présence au milieu d’eux est un plus pour eux. En Afrique, la pauvreté religieuse est une affaire de solidarité et de partage.

Par conséquent, il s’agit de discerner si nos jeunes sont donnés et généreux, s’ils utilisent tout ce qu’ils sont pour le bien de ceux qui les entoure. Ne craignons pas d’offrir un standing qui soit un peu au-dessus du niveau de vie du pays, dans la mesure où nos jeunes en formation sont prêts à se donner sans compter, où ils s’investissent à corps perdu dans la bonne marche de la communauté, où ils sont zélés dans leur vie apostolique, attentifs aux souffrances et aux besoins de leur prochain. On vise là toute la radicalité évangélique que suppose la suite du Christ, lequel n’avait pas où reposer la tête, lequel s’est littéralement consumé pour le salut du monde. « Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit ne saurait aimer Dieu qu'il ne voit pas. » (cf. 1Jn 4,20) La formation doit être un temps de mutation du moi, pour aller de l’amour égocentrique de l’adolescence vers l’amour altruiste de la vie adulte.

Cette pauvreté se reflète aussi chez le jeune en formation dans son aptitude à se laisser aimer, à adopter une attitude filiale. Il doit se recevoir de ses formateurs, réclamer leurs conseils, se faire tout enseignable, et tourner le dos à toute forme d’autosuffisance, de comportement autodidacte : « je vais bien, tout va bien, je prie et j’étudie dans mon coin ». Il n’est pas question ici de prôner un retour en enfance, une régression psychoaffective, mais une réelle pauvreté d’esprit. C’est dans sa conviction d’avoir besoin d’être formé, d’être enrichi de l’expérience de ses frères aînés que le jeune manifeste sa pauvreté d’esprit, sa disposition à accueillir la lumière du Christ dans sa vie. Le formateur n’est pas une formalité. Inconnu, mal connu de ses formateurs, le jeune les met dans l’embarras.

2 – Les enjeux sont également de nature anthropologique et psychologique.

Le danger dans la formation religieuse est de rester au niveau de la pure observance, de proposer aux jeunes un mode de vie stéréotypé qui resterait en surface, qui serait superficielle. Tout le défi de la formation consiste à réussir une intégration de la démarche religieuse dans les profondeurs de la personnalité.

L’engagement doit se réaliser dans le cadre d’une relation vitale avec le Christ qui saisit toute l’intériorité, tout le psychisme et l’affectivité du jeune frère, en sorte que la vie quotidienne organisée selon la Règle et les Constitutions en soit l’expression et l’affleurement. Si le jeune reste au plan humain et légal, si sa vie se déploie dans la superficialité de gestes et de réflexes simplement appris, dès que les épreuves et les tentations surviendront il vacillera. Il est donc primordial de bâtir non pas sur le sable du paraître, du comportemental, mais sur le roc de la vie théologale, laquelle se greffe et se déploie dans le cœur et le tréfonds de l’être. Il s’agit de réaliser une rencontre entre la nature et la grâce, en évitant de les plaquer l’une sur l’autre.

Pour cela, la formation met l’accent sur l’anthropologie, sur l’apprentissage de la connaissance de l’homme, c’est-à-dire de soi. Nos jeunes doivent apprendre à savoir de quel bois ils sont faits. C’est une écoute du corps qui doit être respecté à travers une hygiène de vie (propreté, alimentation, sport, …),  à travers un apprivoisement de la sexualité afin d’en canaliser les énergies. C’est une connaissance de ses propres failles, de ses peurs, des scénarios de vie mis en place dès la petite enfance et qui débouchent sur une représentation mortifère du réel. Les jeunes doivent être stimulés et invités à visiter leur histoire pour qu’ils puissent comprendre de quelle façon elle influence leurs relations, leurs réactions, leurs lectures de l’environnement aujourd’hui.

Ce sera bien sûr à terme une prise de conscience de l’être pécheur. Tôt ou tard, nos jeunes doivent se retrouver face à eux-mêmes, dans la nudité de leurs limites et incapacités humaines. Le rendez-vous avec la Miséricorde de Dieu est un passage obligé. La formation serait un échec si elle aboutissait à un formalisme confortable, à un sentiment inconscient chez le jeune qu’il est quelqu’un de bien, parce qu’il fait tout comme il faut. Il s’agit d’amener à un cheminement chrétien, à une expérience de salut et rien d’autre. La formation se doit de mettre le doigt où cela fait mal, sur les stigmates d’une humanité qui n’est pas encore adaptée au mystère de la sainteté de Dieu.

L’expérience de la Miséricorde ne passe pas seulement par celle du péché pardonné. Elle passe aussi par la prise de conscience des dons que le Seigneur offre gratuitement et qui se concentrent dans les qualités de la personne, tant humaines que spirituelles, dans les circonstances des événements que Dieu tourne toujours à l’avantage de ceux qui l’aiment. La formation est un temps privilégié à travers lequel le jeune perçoit qu’il est infiniment aimé, gratuitement, pour lui-même, que ce soit dans le pardon que Dieu lui prodigue ou dans les richesses de vie qu’il lui communique.

Cette expérience de salut, lorsqu’elle est authentique, a des répercussions immédiates et visibles dans les relations fraternelles. Elle exorcise tout sentiment de supériorité qui porte à mépriser les autres parce qu’inconsciemment, pour x raisons, on s’estime de plus grande valeur qu’eux, plus capable, plus à notre place qu’eux dans la vie religieuse au Carmel, et finalement, plus saint. Elle bannit en même temps tout sentiment d’infériorité car elle permet de voir dans l’autre, au-delà de ses qualités visibles, un pécheur pardonné, quelqu’un de limité, lui aussi, dans son humanité. L’expérience du salut amène le jeune à la bonhomie, à la compréhension, à la dédramatisation, à la simplicité dans ses relations avec ses frères. Elle rend accessible parce qu’elle met tout le monde sur un pied d’égalité. Elle amène à penser que tous dans la communauté sont sur le radeau de la méduse, que pour chacun, sans exception aucune, le Christ s’est livré, est mort, est Sauveur.

On perçoit aisément comment cette intégration personnelle de la dimension salvatrice du Christ est fondatrice de l’ouverture au mystère de l’Église, et ultimement, à la mission. Le jeune en formation doit acquérir peu à peu la conviction, le sentiment intime qu’il est partie d’un tout, que sa vie trouve son sens dans ce tout auquel il est appelé à se donner corps et âmes. Pour lui, l’Église n’est plus une abstraction, une réalité lointaine qui se réduit aux expériences de grand rassemblement qu’il a pu faire. L’Église est là, à portée de main, dans sa communauté, dans ses frères rassemblés. Son dévouement à l’Église va bien plus loin qu’une participation à la chorale paroissiale ou une insertion dans un mouvement, un groupe de prière. Son dévouement ecclésial est tout entier dans sa charité pour ses frères, dans la mobilisation de ses forces vives pour le service de ses frères. Et c’est au niveau de la famille-communauté, toute petite cellule de base que commence la mission universelle.


De la part du formateur, il s’agit donc de favoriser le développement d’un processus existentiel, d’accompagner le jeune en l’aidant à aller vers Jésus Sauveur avec ce qu’il est, à partir de ce qu’il est, dans le négatif comme dans le positif. L’enjeu est celui d’une expérience pascale, de mort et de résurrection, d’une vie qui passe dans la Vie du Père, jusqu’à être envoyé par lui afin de communiquer cette Vie. Tout ce travail anthropologique et psychologique, dans le cadre d’une relation vivante avec le Christ, créé les conditions d’une maturation humaine du jeune, sans laquelle il ne peut y avoir de vie religieuse féconde et constructive.

C’est pourquoi on parle d’accompagnement spirituel et non de direction spirituelle, car il ne s’agit nullement dans la formation de faire rentrer les jeunes dans un moule en les formatant, mais plutôt de leur permettre une synthèse personnelle et originale de la vocation religieuse. Chaque saint dans l’histoire de l’Église aura imité le Christ selon son humanité, avec son caractère, son psychisme, son histoire, ses pesanteurs, ses plaies, ses dons, pouvant dire avec saint Paul : « ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20 ; cf. 2Co 13,5). C’est pour cela que pas un saint ne ressemble à un autre, que la sainteté est toujours unique, proportionnée à celui qui embrasse le Christ.

La formation ne saurait être collectiviste et totalitaire, une sorte de clonage de religieux anonymes enrôlés dans le Christ, dans un non respect de leur liberté, de ce qu’ils sont. Elle est essentiellement personnaliste. Elle est par nature éducative et s’accomplit dans la maturation en Christ avec tout ce que cela suppose d’inattendu, de découverte, d’aventure avec le Dieu des miséricordes. Chaque religieux à un nom et sa vocation est d’aller jusqu’au bout de ce nom en Christ. C’est sans doute pour cela qu’il porte un mystère de la vie du Christ accolé à son nom, qu’il reçoit au jour de sa prise d’habit, au jour où il est fort justement revêtu du Christ.
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